Beginning

 

« Beginning » de David Eldridge dans une adaptation collégiale très réussie d’Estelle Baudou, Cécile Dudouyt et Gaspard Legendre qui signe également la mise en scène au Studio Hébertot est une proposition exaltante de comment rompre la solitude, même si elle n’existe pas…

 

afficheDavid Eldridge est à l’image de Georges Seurat ou encore de Paul Lignac, un pointilliste des mots, il construit son texte de très courtes répliques, souvent un seul mot, qui nous éclairent et nous font voyager au-delà de la frontière du réel.
Il a l’art et la manière d’aller au-delà de l’impressionnisme en disséquant les mots, en extrayant leurs essences pures, leurs émotions, pour ne s’attacher qu’à leur profonde signification.
Il ne s’embarrasse pas du superflu et pour renforcer leurs sens, il les ponctue régulièrement de silences qui pour certains peuvent devenir angoissants. Un exercice difficile pour les comédiens les obligeant à contrôler leur respiration, leur rythme.

Beginning, le début d’une parade amoureuse entre deux personnes à l’aube de la quarantaine, à la synchronisation chaotique.
L’une travaillée par son horloge biologique sait ce qu’elle veut, bien décidée à conclure, l’autre travaillée par sa maladresse ne sait plus marcher, avancer un pas devant l’autre.

IMG_3919Cette rencontre entre Laura et Danny est plus que savoureuse. Une rencontre qui nous parle, nous replonge dans les méandres de notre mémoire où le désir naissant on ne savait pas comment exprimer notre ardeur, nos pulsions animales.

Nous sommes dans l’appartement de Laura, 38 ans, une DG, une femme à la réussite professionnelle certaine, à l’aise financièrement et dans la vie, mais sans enfant et sans famille proche, autant dire une réussite en demi-teinte : une femme qui veut devenir mère.
La réception donnée par Laura touche à sa fin, il ne reste plus qu’un homme à ses côtés. Un homme de 42 ans, divorcé, fauché, maladroit dans ses paroles et ses gestes, qui vit chez sa mère et qui n’a pas vu sa fille depuis plusieurs années. Un homme qui ressemble à un looser, un homme attachant d’un côté et tête à claques de l’autre.
Un homme qui a attiré le regard de Laura qui voudrait bien en faire son géniteur.

IMG_3920Danny ne connaît pas Laura, il est venu accompagner son ami Manu qui s’est vite défilé pour le laisser seul avec Laura…
Des premières répliques à fleuret moucheté, juste pour tester l’ambiance, sans vouloir faire de mal.
De la maladresse de part et d’autre pour exprimer ses sentiments même si d’un côté cela a l’air plus naturel, moins embarrassé, tandis que de l’autre le radar à nanas est défectueux, avec un corps qui dit oui et une tête qui dit non.

David Eldridge signe avec beaucoup d’humour, de réalisme, laissant place au rire, une comédie sentimentale sur un thème d’actualité, celui de comment enrayer la solitude, l’isolement.
A l’heure où les réseaux sociaux offrent tant de possibilités pour trouver l’âme sœur, la « bonne » personne pour partager un chemin de vie, la nature humaine dans sa complexité a du mal à répondre à cette demande physiologique. Comment trouver le courage d’exprimer ses sentiments, comment oser faire le premier pas, s’engager, rompre le cercle infernal de la solitude ?
Nous nous amusons, nous délectons avec un certain sadisme de leurs échanges qui tombent à plat comme une tache de ketchup qui vient se répandre sur une chemise à la blancheur éblouissante.
Une rencontre fragile qui fait penser à l’épluchage d’un artichaut, où derrière chaque feuille se cache une échappatoire à l’engagement.

Certes nos vies sont construites de joie, de tristesse, de rire, de larmes, mais elles sont tellement plus belles quand elles se vivent à deux.IMG_3917

Arriveront-ils à surpasser leurs réticences, leurs peurs, leurs chaînes ? David Eldridge nous donne une réponse colorée à cette problématique générationnelle.

Dans un décor de Benjamin Mornet avec son clin d’œil à Yves Saint Laurent pour sa célèbre robe Mondrian, Gaspard Legendre signe une mise en scène remarquable de précision, de justesse, respectant la pensée et l’humour de l’auteur et surtout son rythme.
Un exercice d’équilibriste périlleux mais réussi pour trouver le naturel, la passion, le désir, dans un phrasé aux silences marqués, exprimés par les mots de David Eldridge.

Caroline Aïn est une Laura plus vraie que nature, on adhère tout de suite à son personnage de femme qui veut devenir mère. Elle est croustillante à souhait dans l’expression de son désir. Ses mots bousculent, percutent cet homme qui est en face d’elle et qu’elle a choisi. Le soleil de sa voix nous enchante et nous fait vibrer à l’unisson.

Aurélien Mallard quant à lui, il est tout simplement touchant dans ses maladresses, même si comme je l’ai déjà écrit on a envie de le bousculer, de lui donner des claques pour qu’il avance et cesse de se poser des questions, comme l’exprime si bien Laura : « Des fois c’est comme si chaque phrase qui sortait de ta bouche devenait un nouvel obstacle. Une raison de ne plus t’aimer. » Un bon résumé du personnage si bien rendu par Aurélien.
Un jeu difficile au phrasé télégraphique, aux déplacements mécaniques, qui accentuent sa peur de s’engager, d’exprimer ses sentiments.

 

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Le studio Hébertot nous offre une très belle création française de ce texte, pour la première fois joué en France : un moment d’émotions, de rire, à partager sans réserve, servi par deux comédiens talentueux à la rayonnante complicité, indispensable pour une telle réussite.

 

 

« Beginning » au Studio Hébertot, le jeudi à 19h, vendredi et samedi à 21h et matinée le dimanche à 15h, jusqu’au 29 décembre.

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