Une des dernières soirées de Carnaval

 

« Une des dernières soirées de Carnaval » de Carlo Goldoni, dans une traduction de Myriam Tanant et Jean-Claude Penchenat, par la Compagnie des Petits Champs, brillamment mise en scène par Clément Hervieu-Léger au théâtre des Bouffes du Nord est un bal savamment orchestré dans un savoureux moment de grâce.

 

Une-des-dernières-soirées-de-Carnaval-8-©-Brigitte-EnguerandCarlo Goldoni l’homme aux deux cents pièces, le maître incontesté de la comédie italienne du XVIIIe siècle, admirateur sans réserve de Molière qu’il considère comme son mentor, est surtout connu en France pour ses pièces comme « Les deux jumeaux vénitiens » (souvenir inoubliable au théâtre Hébertot avec Maxime d’Aboville dans le rôle titre au côté d’Olivier Sitruk), « La servante amoureuse », « La Locandiera » ou encore « Les rustres ».
Aujourd’hui, il est mis à l’honneur par Clément Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie Française et co-directeur de l’excellente « Compagnie des Petits Champs », avec cette comédie peu connue, écrite et créée à Venise juste avant ses adieux, son départ pour la France en 1762 où il dirigera le « Théâtre-Italien » à Paris.

Une-des-dernières-soirées-de-Carnaval-1-©-Brigitte-EnguerandIci point de cabotinage, c’est une troupe dans le sens noble du terme qui est au service du texte, si cher à Goldoni. Pas de rôle plus important que l’autre, chacun à sa couleur, son importance, comme chaque pièce dans un puzzle où c’est le résultat final qui donne toute sa visibilité.

Une pièce qui ressemble beaucoup à ce que Goldoni est en train de vivre. Comment ne pas faire le rapprochement entre le jeune dessinateur Anzoletto (Louis Berthélémy) qui doit prochainement quitter Venise pour Moscou et Goldoni qui doit quitter Venise pour Paris ? Est-ce un déchirement ?

Nous sommes dans la demeure de Zamaria (Daniel San Pedro), un tisserand réputé de Venise, qui reçoit pour le dernier jour du carnaval une multitude d’invités pour faire la fête. Les uns après les autres, ils arrivent pour batifoler, jouer aux cartes (à la Minouchette), dîner et danser la farandole, on assiste tout simplement aux réjouissances de la soirée.

Une-des-dernières-soirées-de-Carnaval-14-©-Brigitte-EnguerandUne soirée ordinaire me direz-vous, rien de transcendant, rien qu’une soirée entre amis. Oui mais c’est sans compter sur le génie de Goldoni qui avec des petits riens a écrit une superbe comédie sociétale où l’on se rend compte qu’au XXIe siècle rien n’a changé.

Les masques tombent laissant place à la sincérité des mots, des sentiments. Chacun se dévoile au fur et à mesure de l’avancement de la soirée où les effluves de l’alcool délient certaines langues, qu’elles soient de vipères ou d’amour : chacun défend avec hargne son pré carré.

Et l’on rit beaucoup dans cette pièce où les scènes de ménage sont épiques, qu’elles soient entre un jeune couple formé par Elenetta (Charlotte Dumartheray) à la perruque éternuante et Agustin (Jeremy Lewin) ou un confirmé comme celui de Alba (Aymeline Alix) la « t’as mal où ? » et Lazaro (Jean-Noël Brouté). Rien ne change dans la jalousie, la peur de perdre l’être aimé.Une-des-dernières-soirées-de-Carnaval-3-©-Brigitte-Enguerand
Etrange aussi ce couple à l’aisance certaine, formé par Marta (Clémence Boué) et Bastian (Guillaume Ravoire), navigant d’intrigue en intrigue dans cette soirée animée.
Et puis bien sûr l’amour est au rendez-vous, la belle Domenica (Juliette Léger), fille de Zamaria qui ne baisse pas les bras devant l’adversité, aime en secret le bel Anzoletto, l’aime t’il en retour ?
Sans oublier l’arlequin Momolo (Stéphane Facco) qui n’en est pas à une pitrerie près, cachant un cœur qui bat…

Un bal orchestré par un bon père de famille, Zamaria à la bonne sagesse, mais qui n’a pas compris que sa fille ne lui appartient pas et qu’il doit lui laisser vivre sa vie. Un Daniel San Pedro qui a retenu mon attention avec sa belle voix, la douceur et la bienveillance de son jeu envers ses camarades.Une-des-dernières-soirées-de-Carnaval-10-©-Brigitte-Enguerand
Avec cette jeunesse exubérante, qui ne pense qu’à se divertir, ce père est un homme qui pense qu’il y a un temps pour le travail et un temps pour s’amuser. Un goût de l’effort de nos jours particulièrement attaqué par les réseaux sociaux où la jeunesse est attirée par les phares de la gloire éphémère de la télé réalité. La récompense du travail doit permettre de ne pas tout attendre de la société comme un dû. Une jeunesse qui oublie aussi qu’un jour elle vieillira et sera confrontée aux mêmes soucis de la vie que ses aînés.
Dans cette comédie, il y a aussi la place de la femme, qui dans le cas présent bat les cartes, dévoile son jeu et gagne la partie !

Chaque génération est confrontée à l’œil de la précédente, avec ses visions différentes de la société, de la religion, de sa place dans celle-ci, pour en venir à la question : comment vivre ensemble en bonne harmonie ?
La clé ne serait-elle pas le dialogue, la communication, s’écouter, se comprendre ?

Une très belle pièce où se mêlent plusieurs générations de comédiens avec bonheur. On sent dans le jeu enthousiaste de cette Compagnie des Petits Champs une fraîcheur mélangée à l’expérience, un bonheur indéfinissable d’être ensemble.

Dans un décor d’Aurélie Maestre, à la verticalité vertigineuse, Clément Hervieu-Léger, assistée d’Elsa Hamnane, a monté cette comédie dans l’esprit du XVIII couplée à une grande modernité, avec ses costumes de Caroline de Vivaise et sa musique vivante qui ponctue les actes. Sa mise en scène est réglée au cordeau, chaque rôle est parfaitement dessiné et maîtrisé dans l’espace scénique.

Une-des-dernières-soirées-de-Carnaval-17-©-Brigitte-Enguerand

 

La scène finale, la danse, le bal, chorégraphié par Bruno Bouché, en est l’exemple, enrichi de la magnifique voix du ténor Erwin Aros.
De la farandole symbole d’unité, aux querelles des amoureux, tout est un éternel recommencement.

 

Complètent cette remarquable distribution : Adeline Chagneau, Marie Druc, M’hamed El Menjra et Clémence Prioux.

Après de nombreux rappels, c’est une standing ovation plus que méritée qui est venue mettre fin à cette soirée, cette comédie qui restera longtemps gravée dans nos mémoires.
Un spectacle, vous l’aurez compris, que je recommande chaleureusement.

 

« Une des dernières soirées de Carnaval » au théâtre des Bouffes du Nord, du mardi au samedi à 20h30, matinées le samedi à 15h30 et le dimanche à 16h, jusqu’au 29 novembre.

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