21 Mai 2026
« La raison du plus fou » de Franck Mercadal, dans une mise en scène de Grégori Baquet sur la scène du théâtre La gare du midi à Biarritz, une programmation des Amis du Théâtre de la Côte Basque, est une partie d’échecs à fleurets mouchetés dans laquelle l’échec et mat produit une résonance particulière.
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Un voyage entre le passé et le présent où les mots pour le dire se confondent dans une actualité brûlante. Un texte aux anachronismes savoureux et tellement pertinents.
Un voyage servi par deux pointures de la littérature française : Denis Diderot (1713-1784) et Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).
L’un, avec Jacques le Fataliste, est un philosophe à l’esprit vif, bouillonnant, passeur du savoir ; l’autre, avec son Du contrat social, est un penseur de la liberté et de la nature, à contre-pied de certains aspects des Lumières.
Diderot et Rousseau sont deux amis de longue date, dont l'amitié est devenue au fil du temps, au fil de leurs écrits, une rivalité caractérisée. L’un, tolérant, croyait au progrès ; l’autre, solitaire, anxieux, s’en méfiait.
Deux philosophes dont la vision du monde finira par provoquer une rupture consommée.
« À vingt ans, ils étaient frères ; vingt ans après, ils sont rivaux. »
L’Encyclopédie, un projet collectif, ancré dans le social et le politique, s'oppose aux Confessions, à l’intimité exacerbée, loin des salons parisiens où la vérité n’a pas sa place.
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Une Encyclopédie qui a pour vocation de s’ouvrir sur le monde, à l’opposé des Confessions qui ont pour but de comprendre son équilibre intérieur : le monde en conflit avec l’âme.
Que dire de cette fracture intellectuelle et littéraire ?
Eh bien, c’est tout le propos de cette querelle philosophique, de cette rencontre fortuite dans un café parisien qui fut jadis un lieu de paix et de fraternité pour nos deux protagonistes, concoctée par la finesse d’esprit, l’intelligence du propos et la brillante plume ciselée de Franck Mercadal. Nous retrouvons Rousseau, en réflexion, attablé face à un échiquier. Il vient de terminer l’écriture de ses Confessions et égratigne dans ses lectures publiques « son ami » Diderot, notamment dans le salon de Louise d’Épinay. Une aubaine pour l’Église pour faire interdire L’Encyclopédie, quelque peu blasphématoire, ne reconnaissant pas la place de Dieu au sein de la société.
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Diderot fait irruption dans ce café pour en découdre avec Rousseau et lui faire entendre raison. Il doit cesser au plus vite ses allégations qui fragilisent ouvertement sa position au sein de la Cour, se rappelant le sort du Chevalier de La Barre. Mais face à l’obstination de Rousseau de camper sur ses positions, plaçant sa sincérité au-dessus de leur amitié, quoi de plus naturel qu’une partie d’échecs pour mettre fin à ce conflit qui n’a que trop duré : L’Encyclopédie face aux Confessions : que le meilleur gagne !
Tous les coups seront permis dans cette rencontre sous haute tension, pour notre plus grand plaisir, déployée dans un humour corrosif dont l’auteur a le secret.
Des apartés bien choisis, ébranlant le quatrième mur, égayeront cette rencontre qui aurait pu nous faire assister à une conférence poussiéreuse, mais dont le déplacement de chaque pièce permettra de relancer le débat, de positionner ses arguments, et enfin de jouer le sort de leurs œuvres respectives : le doute face à la certitude.
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Une partie d’échecs dont nous savourons chaque attaque, provoquée par ce duo de comédiens à la complicité incontestable. Franck Mercadal campe un Rousseau misanthrope à souhait, sincère mais à la rigidité morale décuplée. Grégori Baquet est, quant à lui, un Diderot au charme authentique mais grandement manipulateur. Il signe une mise en scène rythmée, digne d’un combat à fleurets mouchetés, relançant continuellement le débat, mettant en évidence les ruptures de ton voulues par l’auteur tout en interférant avec le public. Des ruptures de cette joute verbale ponctuées par la musique de Michel Korb. Ils évoluent dans une scénographie de Giovanni Capirchio, centrée sur l’échiquier, mise en valeur par les lumières de Stéphane Baquet et les costumes de Pascale Faure.
La raison du plus fou nous réconcilie avec la philosophie, la dépeignant savoureuse et drôle. Une réflexion apportée sur l’amitié qui se dit trahie, mettant en évidence la contradiction humaine.
Une éblouissante réussite : nous vivons intensément cette partie d’échecs où il y aura un gagnant et un perdant… quoique…
« Le plus grand secret pour être heureux, c’est d’avoir de la raison, mais la folie de l’amitié vaut bien toutes les sagesses. »
« La raison du plus fou » sur la scène du théâtre La gare du midi à Biarritz, une programmation des Amis du Théâtre de la Côte Basque, une production de la Compagnie Vive.
Reprise le 02 septembre 2026 jusqu’à la mi-novembre sur la scène du théâtre Lucernaire (Paris).
Crédit photos : @ Zugaj
Vue le 21/05/26