Ce que j’appelle l’oubli

« Ce que j’appelle l’oubli » de Laurent Mauvignier au théâtre Darius Milhaud dans une mise en scène de Caroline Tardy est la chronique d’une mort ordinaire dans ce qu’il y a de plus glaçant.

 

afficheTrois jeunes comédiens pleinement investis, tout comme leur metteure en scène, la vingtaine tout juste passée, se sont emparés avec passion et détermination de ce tragique fait divers qui en dit long sur les comportements humains de notre société, de ses dérives.
Une société capitaliste où la pauvreté n’a pas sa place.

« Il s’est dirigé vers les boissons. Il a ouvert une canette de bière et l’a bue. »

L’histoire d’un jeune homme de 25 ans qui ne sortira pas vivant de sa visite dans ce magasin : qui aurait pu l’imaginer ?
Pourquoi lui ?

Un parti pris de mise en scène angoissante qui met nos comédiens dans un état de transe où l’articulation portée à son paroxysme est telle que l’on croit entendre le martèlement des clous que l’on enfonce dans cette croix pour immobiliser cet homme.

Car oui nous assistons à son chemin de croix, tel le christ il ne ressortira pas vainqueur de la folie, de la bêtise humaine.
Il va quant à lui souffrir sans demander le pardon, on va lui briser les jambes pour qu’il ne puisse pas s’enfuir, on va le rouer de coups dans la tête pour qu’il ne puisse pas appeler au secours, on va lui jeter des coups de pieds à la volée dans toutes les parties du corps afin qu’il ne puisse plus bouger et expier sa faute !
Seulement lui, il ne ressuscitera pas de la barbarie de ces quatre hommes assoiffés de haine, de sang. Il n’aura pas le droit à l’éponge de vinaigre pour épancher sa soif : il aura eu sa bière, sans la payer, qu’il vomira avec son sang sous les coups et c’est déjà bien.IMG_2475

Du simple rayon de ce magasin qui exposait les bières, il sera interpellé puis conduit par quatre vigiles, non pas au Golgotha, mais vers son lieu du calvaire, dans une arrière salle où ses paroles, ses cris seront étouffés pour mieux le maîtriser, pour mieux l’empêcher de nuire, dans cette société où la folie humaine s’amuse comme dans un jeu de guerre virtuel.
Un jeu qui permet de se défouler en toute impunité jusqu’au moment où la réalité vous rattrape et qu’il faille répondre de ses gestes.
Mais quatre vigiles qui seront soutenus par leurs femmes…

Un homme qui a volé certes, mais un homme qui avait la bouche sèche, sèche de la poussière qui l’empêchait de vivre et qui a simplement voulu se désaltérer.
Un vol certes, répréhensible, mais est-ce une raison pour lui faire subir ce châtiment d’une extrême violence, disproportionné par rapport à son acte par des hommes qui, sous couvert d’un uniforme, s’autorisent tous les droits de rendre justice ?
Une justice expéditive où la sentence sera prononcée alors même qu’il n’aura pas pu se défendre.
Un procureur qui lors du procès de ces vigiles, qui ont été filmés pendant leur moment d’égarement, dira qu’un homme ne doit pas mourir pour si peu…

Une sentence expéditive, pour un vol non pas d’un pack de 6, de 12 ou même de 24 bières, mais seulement d’une seule, qui tombera comme le couperet de la guillotine pour arriver au même résultat : la mort.

IMG_2474Une seule et longue phrase dans ce livre au récit terrifiant pour afficher à la tête du monde cet abominable crime.
Le crime d’un SDF qui aura comme frère, un homme établi qu’il a perdu de vue ; ce dernier se pose la question de savoir si son employeur le laissera se rendre aux obsèques de son frère…et des parents ignorant l’état de vie de leur fils.
Un fait divers qui par son récit conduira, le frère, les parents à la réflexion du pourquoi du comment.
Des enfants des vigiles qui devront vivre malgré l’acte de leurs pères.
Une vie gâchée d’un homme si jeune qui aurait pu trouver une voie de rédemption, une voie d’amour, qui aurait pu vivre tout simplement selon ses désirs du moment.

Un livre écrit en 2011, adapté et interprété à plusieurs reprises notamment par Denis Podalydès de la Comédie-Française, et mis en scène aujourd’hui par Caroline Tardy.

Une mise en scène précise, chirurgicale pour ce fait divers où les lumières froides, crues, en noir et blanc de Juliette Mougel, mettent en valeur le jeu des trois comédiens qui dans un même souffle exprime toute la souffrance de cet homme face à ses agresseurs.
Deux femmes aux ongles vernis de noir pour accentuer la misère et un homme battent à l’unisson dans cette phrase violente, interminable, où l’horreur vit ses dernières minutes.

 

IMG_2469Angèle Marchand, Juliette Viret et Yoann Pouet-Bocard, de la Compagnie les 100 souliers, sont touchants et justes dans leurs jeux. Leur investissement paye et laisse au détour d’un moment, suspendu dans le temps, passer une émotion qui prend par la main le spectateur et ne la lâche plus.

 

« Ce que j’appelle l’oubli » au théâtre Darius Milhaud, le lundi à 21h, jusqu’au 02 mars.

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