Nuit gravement au salut

 

« Nuit gravement au salut » d’Henri-Frédéric Blanc dans une adaptation de Ludovic Laroche qui en assure également la mise en scène, au Lucernaire, est une page d’humour corrosif sur la dynamique du pouvoir, pour l’instant présent, dans le microcosme littéraire.

 

affichePourquoi l’instant présent, parce que c’est l’aventure d’une romancière séduisante en mal d’argent face à un éditeur peu scrupuleux et prêt à tout pour satisfaire ses pulsions, que nous vivons en direct, mais qui s’applique, depuis que le monde est monde, dans toutes les professions : les étincelles de l’abus du pouvoir dans ce monde hypocrite qui ferme les yeux…quoique…avec les affaires récentes comme celle de Weinstein, le monde commence à se réveiller.
N’oublions pas que le roman est paru aux éditions Actes Sud en 1995, bien avant tout le remue ménage actuel et malheureusement bien ancré dans la réalité du temps présent.

Une rencontre qui se présente comme un huis clos, qui me fait beaucoup penser, avec ce trio sur scène, à Jean-Paul Sartre : « l’enfer c’est les autres ».
Un texte remarquablement bien écrit, riche, très intelligent, fin : un catalogue de répliques délicieuses qui bousculent, qui dérangent, qui glissent dans ces bouches, ces gorges, rassasiant ce jeu du chat et de la souris, en ne sachant pas réellement qui est qui.
Avec cette apparence de comportement qui paraît évident, nous pouvons au regard de leurs éblouissants jeux respectifs se demander qui gagne dans ce féroce combat.
Un huis clos oui, car l’épilogue réserve sa surprise : qui monte et qui descend… ?

Un décor aux allures virginales, avec sa nappe blanche, ses fauteuils blancs, son orchidée blanche et son escargot en céramique blanche qui se fera manger tout cru, accueille nos deux protagonistes. Accompagnés d’une musique feutrée, ils vont donner de la couleur, de l’éclat à cette fable de la marchandisation des corps, en scrutant méthodiquement la noirceur de l’âme : un feu d’artifices où toutes les fusées explosent en concert.

IDR_0021 - copieLéa apparaît dans sa belle robe noire, de Claire Djema, laissant deviner ses avantages, elle est très sexy, prête à jouer de ses charmes pour obtenir cet argent nécessaire afin de faire opérer son fils gravement malade. La condition sine qua non faire publier son dernier roman par Victor, son éditeur, un hâbleur qui se fait une tout autre opinion de cette rencontre : publier oui mais sous conditions.
Se pose alors la question : que sommes-nous prêts à accepter, à renier, pour obtenir ce que l’on désire ? Que cela soit du côté du prédateur ou de la victime.

Dans une danse bien réglée, avec un argumentaire bien rodé, notre éditeur aux expressions carnassières tente désespérément de proposer, dans un premier temps, sa main qui progresse vers sa proie sans pouvoir l’atteindre. Des travaux d’approche, des allusions sexistes légères qui deviennent plus graveleuses pour finir dans la pornographie. Il faut appeler un chat un chat et dans le cas présent un rat.
Un éditeur parfaitement abject, goujat à souhait, qui donne envie de vomir dans ce repas où les escargots se sont laissé capturer.
Un repas dans lequel la romancière veut être éditée mais non pas consommée. Un repas qui met en relief le droit de cuissage, la promotion canapé, où les personnalités se révéleront. Un rapport de force construit avec un éditeur cynique, suffisant face à une romancière un peu trop idéaliste.

Une farce férocement drôle avec ce trio, et qui dit trio dit troisième larron. Ce dernier est le maître d’hôtel, séduisant avec son accroche cœur, qui apporte avec ses différentes apparitions et son cérémonial, de la légèreté dans cet univers à l’atmosphère pesante, étouffante, par tant d’impudence dévoilée par cet animal d’éditeur. Il est particulièrement impressionnant avec son chant accompagnant le dessert. Ses études musicales sont passées par là…

 

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Une excellente distribution : Stéphanie Bassibey dans Léa, Ludovic Laroche dans Victor et Pierre-Michel Dudan dans le maître d’hôtel sont parfaits dans leurs rôles. Une mise en scène très précise permet de mettre en valeur leurs jeux nuancés, subtiles, riches en émotions : c’est un pur régal de les voir s’étriper dans ce rapport de force où l’humour est roi.
Un feuilleté aux escargots aux multiples couches que l’on déguste sans modération, qui nous réjouit, qui fait un bien fou !
Une soirée pour faire la part des choses, prendre du recul, réfléchir à notre comportement dans cette société où nous devons vivre ensemble.

 

Réalité, fiction, à vous de vous faire votre opinion en allant les observer dans ce paradis…

 

« Nuit gravement à la santé » au Lucernaire, du mardi au samedi à 21h, matinée le samedi à 17h, jusqu’au 20 octobre.

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