Tempête en juin & Suite française

« Tempête en juin » & « Suite française », d’après les deux tomes de Suite française, d’Irène Némirovsky, adaptés et mis en scène par Virginie Lemoine et Stéphane Laporte au théâtre la Bruyère sont une folle épopée qui apporte de la bonne humeur, du rire, de la vie, dans cette période plus que troublée que l’Europe a traversée.

Irène Némirovsky, née à Kiev en 1903, romancière russe, issue d’une famille juive, ce qui lui causera sa perte par la folie d’un homme, des hommes, reçoit une éducation imprégnée de culture française. Toute la famille fuit la révolution russe pour se retrouver, après un périple, en France et c’est le début d’une belle aventure, trop courte, où elle y trouvera l’amour.
Elle est le seul écrivain à avoir reçu à titre posthume le prix Renaudot pour son roman inachevé « Suite française ». Des suites étaient prévues, quatre au total, mais son destin en a malheureusement décidé autrement.

 

 

afficheFranck Desmedt débute cette soirée avec « Tempête en juin », il m’avait bouleversé dans son seul en scène « Voyage au bout de la nuit » au Lucernaire, il m’a une nouvelle fois impressionné par son interprétation magistrale, digne d’un Molière, du texte d’Irène Némirovsky, intelligemment adapté et mis en scène par Virginie Lemoine et Stéphane Laporte. Ils ont trouvé le comédien idéal pour une telle entreprise. La fluidité de leur mise en scène, remplie de lumière, met en exergue le monumental travail de précision que Franck Desmedt nous présente sur scène.
Pendant plus d’une heure vont défiler sous nos yeux une quarantaine de personnages fuyant la capitale : c’est l’exode.
Nous sommes le 03 juin 1940, des bombes tombent sur Paris, en quelques heures les habitants désertent la capitale.

C’est un moment savoureux que Franck Desmedt dépeint avec tout son talent, avec entre autres, les illustrations de Sylvain Bossut.
Nous sommes en osmose, nous sommes partie prenante, de cette course folle, de cette fuite, vers un semblant de liberté, de calme, de vie.TJ 1
Accompagné par quelques notes sublimes de piano composées par Stéphane Corbin qui m’avait enchanté dans « Michel for ever » toujours à l’affiche au Poche Montparnasse, Irène Némirovsky transcrit dans une lucidité surprenante, avec une multitude de détails, les travers de ses contemporains que Franck Desmedt restitue à cent à l’heure : dans une diction parfaite, pas une syllabe ne manque à son récit.
Qui dit exode, dit course, dit fuite devant l’envahisseur. Il faut sauver sa peau, sauver tout ce que l’on peut emporter avec soi dans la panique d’un départ précipité.
La force de l’auteur, du comédien, est de nous faire vivre, ce qui est au demeurant tragique, une tranche de vie aux intonations joyeuses.TJ4
La virtuosité de Franck Desmedt, dans son imperméable et sa simple valise, est par un regard, un sourire, une intonation, un geste, de brosser dans une précision folle les défauts, les faiblesses, l’âme des personnages.
A noter la prouesse technique du régisseur qui suit les changements, au quart de seconde, du jeu de Franck Desmedt.TJ3
Qu’il soit le patriarche sur son fauteuil roulant, que l’on oubliera sur le bas côté (un moment d’anthologie), le chef de famille dépassé par les événements, ou encore le fils qui ne songe qu’à une chose, s’engager pour défendre la patrie, eh bien rien n’est laissé au hasard, chaque touche de peinture que dépeint cette fresque nous émeut, nous fragilise, nous fait rire et nous accueillons la fin de cette histoire l’âme remplie de bonheur : nous sommes vivants !

 

 

La soirée se poursuit avec « Suite française ».
Nous sommes en 1941 et l’envahisseur s’installe de plus en plus en France, aux dépends des autochtones qui n’ont pas leurs mots à dire concernant la réquisition de leurs habitations : pour l’instant dans un village de Bourgogne.
L’officier Bruno von Falk, de la Wehrmacht, prend ses quartiers chez Madame Angellier, dont le fils est prisonnier de guerre et qui vit avec sa belle-fille.

afficheLa rencontre de cet officier et de la belle-fille sonne comme un coup de foudre, un coup de tonnerre au milieu de la nuit noire, de la nuit envahissante. Un amour qui se veut impossible, contre nature, un amour à sens unique, quoique…
Une contradiction qu’Irène Némirovsky a admirablement développée dans cette histoire mise en scène subtilement, sans appuyer les effets, par Virginie Lemoine : elle a laissé vivre l’émotion, la pudeur des voix, des actes.

La question se pose : comment réagir ? La réponse est facile pour nous spectateurs, nous qui sommes en dehors du propos : pour la sainte morale, pour tous les morts, la fusion ne peut avoir lieu.

Comment se comporter quand délaissée par son mari, le lendemain de son mariage, un homme vous fait revivre cette flamme qui vous avait exaltée auparavant ? Faut-il s’enfermer dans une fidélité non partagée ou laisser parler son cœur ? Bien malin celui qui a la réponse.Photo : Karine Letellier

Encore une fois avec beaucoup de détails Irène Némirovsky a sublimé, développé, par une richesse des répliques, les échanges des personnages, décrit leurs natures profondes : des arrangements les plus mesquins aux actes les plus courageux.
Vient se greffer à cette historie d’amour interdite, cette farandole, la vie des villageois, un fait de résistance qui bouleversera leur train-train quotidien.

SF3Avec une musique aérienne toujours de Stéphane Corbin, une musique qui fait le lien entre les deux pièces et dans un décor aux ombres et transparences bien étudiées de Grégoire Lemoine, sous des lumières de Denis Koransky, évolue cette « Suite française avec ses personnages, hauts en couleurs, en générosité, jouée tout en émotions par six talentueux comédiens.
Béatrice Agenin, est parfaite dans son rôle de Madame Angellier, une mère tout en deuil, exaspérée par la venue de cet officier, qu’elle considère comme un viol.
Irène Némirovsky s’est amusée à dépeindre ce conflit mère-fille, qu’elle a vécu, avec le rôle de la belle-fille joué tout en nuances, en émotions, à fleur de peau par Florence Pernel. Elle transcrit magnifiquement son tiraillement entre sa passion naissante et sa raison.SF5
Quant à l’officier allemand joué avec brio par Samuel Glaumé, c’est la déstabilisation assurée. Comment lui résister ? Il a tous les atouts pour vous faire succomber, oublier qu’il représente l’envahisseur, l’ennemi.
Vient se greffer autour des ces personnages, la truculente bonne, jouée dynamiquement par Emmanuelle Bougerol, elle est le rayon de soleil qui vient réveiller la nuit.
Puis le personnage de l’aristocrate, la dame patronnesse roublarde, joué ludiquement par Guilaine Londez, à la réplique succulente pour maintenir ses privilèges au détriment du commun des mortels : on ne mélange pas les torchons avec les serviettes.
Et pour finir, le trublion, celui qui va faire basculer cette histoire et révéler la vraie nature des protagonistes : le cousin, le paysan nature, tout en logique, joué sincèrement ce soir par Cédric Revollon (en alternance avec Gaétan Borg que j’avais découvert dans « Michel for ever »).

Un spectacle exceptionnel qu’il faut absolument voir, le mieux les deux pièces à la suite. Vous ne le regretterez pas !
Même si vous avez eu la chance de découvrir « Suite française » à Avignon, l’enchaînement des deux histoires n’en fait qu’une. On retrouve dans « Suite française » des personnages, des situations, des anecdotes de « Tempête en juin », un clin d’œil réconfortant.

 

IMG_8833

 

« Tempête en juin » et « Suite française » au théâtre la Bruyère, du mardi au samedi à 19h pour l’un et 21h pour l’autre, matinées le samedi à 15h00 pour l’un et 16h45 pour l’autre.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close