Sœurs (Marina & Audrey)

 

« Sœurs » (Marina & Audrey) de Pascal Rambert qui en assure également la mise en scène, au Théâtre Michel Portal de Bayonne – Scène nationale du Sud-Aquitain, est une confrontation entre deux fortes personnalités dans une relation tumultueuse qui libère la parole trop longtemps enfouie dans leurs mémoires.

 

Le tonnerre gronde, annonciateur d’une tempête qui va déferler par vagues successives, aux longs monologues, sur un plateau en noir et blanc, comme les costumes d’Anaïs Romand , à une nuance près, éclairé par trente-six néons à la couleur blafarde, pour nos deux lionnes aux griffes acérées dans un combat d’une violence intense où rien ne leur sera épargné, tel un fiel qui se déverse sauvagement.

Pascal Rambert a eu l’idée de prolonger le texte de sa pièce « Actrice » qu’il avait écrit pour Marina Hands de la Comédie Française, et Audrey Bonnet.
Une pièce qu’il présente comme une extension de cette scène courte et forte, entre ces deux comédiennes pleinement investies dans leurs rôles, alimentés par une haine viscérale.

Ces deux sœurs se retrouvent, après une longue absence, de trente années, dans laquelle chacune a eu son chemin de vie, à l’occasion d’un moment difficile : de comprendre pourquoi Marina n’a pas informé Audrey de l’enterrement de leur mère, et surtout de comprendre pourquoi ce faux pas ou cette volontaire négligence.

Mais un amour profond les unit, caractérisé par cette danse à l’unisson sur la musique remixée de « Wonderful life ». Un amour qu’elles ne savent pas exprimer dans une rencontre pacifique. Dans une obsession caractérisée, leur duel est comme un exutoire libérateur de la parole, où chaque reproche s’exprime dans un déluge de mots, pareil à une pluie de grêlons, dans une agressivité stupéfiante.

Pascal Rambert se plaît à décortiquer cet affrontement en évoquant toute une série de thèmes où chacune pourra apporter sa vision des évènements qui ont jalonné leur enfance, leur adolescence, leur vie d’adulte.
Comme par exemple cette jalousie d’Audrey vis-à-vis de Marina, championne de natation, ou encore, le mariage d’Audrey avec Régis considéré comme une entité négligeable, lui reprochant aussi son manque de curiosité.
Ou encore cette réflexion de leur mère dont Marina n’a pas tenu compte : «Que la mort vienne, laissez moi partir, rejoindre les ombres, entrer dans la nuit ». Un état d’esprit qui en dit long sur leur vision de la vie.
On évoque les passions qui les séparent, la sexualité, leurs goûts communs pour les arabes, le refoulement de toutes leurs pensées enfantines, le camembert…, dans un pré carré où chacune se distribue des points.
Le tout orchestré par une valse des chaises dangereuses aux couleurs rayonnantes, donnant un peu de chaleur dans cet enfer survolté.

Marina dès ses premiers mots en entrant sur scène, concentrée sur la préparation de la conférence qu’elle doit donner, demande à sa sœur Audrey de quitter les lieux, voulant ainsi éviter une explication sur leur mésentente qui ferait remonter un passé qu’elle souhaite enfoui au plus profond de son être, quitte à vivre dans la souffrance qu’elle ne veut pas dévoiler.
Audrey arrivée avec sa valise, qui pourrait être le symbole de tous les reproches qu’elle veut lui asséner, n’entend pas lui céder.
Sa défense, face à cette sœur au paroxysme de la haine, est son arme des mots : « Si je détruis ton langage, je détruis ton monde ».
De logorrhées en logorrhées interminables, aux accents très toniques, à l’image de la passion qui les anime, nous accueillons d’un œil observateur, sans prendre position, cet affrontement des plus cruels.

La mise en scène fluide de Pascal Rambert, dans un jeu au fleuret uni, s’efface derrière le jeu époustouflant de Marina Hands et Audrey  Bonnet dans un marathon qui nous laisse sans voix. Elles nous arrachent notre attention sans jamais la lâcher, jusqu’à la scène finale qui nous laisse interrogatif, déstabilisé.
Qui a « gagné » ce match de boxe où les uppercuts pleuvent comme à Gravelotte ?
Selon que l’on se place derrière Marina ou Audrey, telle est la question, on peut envisager une réponse, enfin réponse si réponse il y a…
Comme dirait Luigi Pirandello : « A chacun sa vérité ».

 

« Sœurs » (Marina & Audrey), le 20 mai 2022 au Théâtre Michel Portal de Bayonne – Scène nationale du Sud-Aquitain.

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