2 Avril 2026
« Le grand jour », de et mis en scène par Frédérique Voruz, sur la scène du théâtre La Gare du Midi à Biarritz, dans une programmation des Amis du théâtre de la Côte basque, est une catharsis révélatrice d’un mal-être familial qui explose en pleine figure quand on ne s’y attend pas.
Une servante nous fait patienter dans un recueillement des plus calmes, puis un éclair, un coup de tonnerre, un Agnus Dei entonné sous un parapluie, et nous voilà plongés dans un autre monde : celui des prémices d’un deuil qui va crescendo révéler les passions et les non-dits.
Une fratrie, réunie le jour de l’enterrement de la mère, se retrouve après la cérémonie dans la cuisine familiale, celle de leur enfance : le Formica est de rigueur !
Les sœurs, les frères, la belle-fille, le beau-frère et le curé forment un équipage embarqué dans les tumultes de la haute mer : ça va secouer fort. Attention au tangage ! Chacun ira de sa vérité, au risque de recevoir en pleine face le boomerang de la réalité. Et, comme dirait André Gide, c’est souvent lorsqu’elle est la plus désagréable à entendre qu’une vérité est la plus utile à dire.
Un ballet savamment orchestré par Frédérique Voruz fait papillonner, autour de la lumière incandescente de cette cuisine — phare de la naissance du deuil —, des êtres en mal de reconnaissance. Des êtres qui cherchent leur place dans cette famille déchirée par les révélations inévitables lorsque chacun y va de son plaidoyer. L’action se déroule dans un laps de temps court, ce qui intensifie la pression dramatique. Des flash-back incandescents viennent judicieusement compléter l’action. Les lumières de Geoffroy Adragna y contribuent avec éclat.
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Une famille unie dans le deuil : « Le grand jour », un moment charnière, tous vêtus de noir, excepté le trublion de service, le fils Benoît, comédien de son état — comme par hasard —, qui déteint d’une lumière rouge dans le paysage.
Une unité d’apparence, malgré Clémence, la sœur aînée, qui essaie tant bien que mal de maintenir une cohérence dans cette réunion de famille. Un rôle que s’est approprié avec mesure et finesse Véronique Voruz : celui d’une psy… allez comprendre pourquoi.
Serait-ce inexorablement le passage à l’âge adulte lorsque les parents nous ont quittés ? La mort, c’est la vie qui continue…
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Dans un humour féroce, délicat et attentionné, les tensions familiales et individuelles révèlent des frustrations et des désirs contrariés, trop longtemps enfouis dans l’inconscient de cette fratrie.
Ce grand jour, qui devait s’annoncer dans un amour unificateur, fait en réalité exploser les fissures des relations humaines, libérant les personnages de l’image qu’ils entretenaient jusqu’à présent.
Dans des dialogues à la communication brisée, à la saveur elliptique et fragmentée, traduisant une forte tension émotionnelle, le non-dit compte autant, voire plus, que ce qui est exprimé. Une fratrie prise dans un labyrinthe dont elle peine à trouver la sortie.
Nous avons devant nous une fratrie profondément humaine, qui ne cherche pas l’héroïsme, mais se dévoile progressivement, certes dans l’inconfort, mais avec lucidité.
Une situation dans laquelle chacun pourrait puiser un peu de son vécu, ce qui rend cette pièce encore plus réaliste.
Ce grand jour, qui aurait dû s’annoncer sous un angle heureux, montre en réalité la fragilité des constructions sociales et affectives, dans une mise à nu des personnalités qui la composent.
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Une pièce à la choralité savoureuse : chacun y apporte sa vision, sa vérité, son charisme, sa joie de défendre son rôle et son éclairage des tensions.
Anaïs Ancel incarne Julie, la belle-sœur, puéricultrice à l’observation éclairée ; Chloé Astor, Gabrielle dite Gaby, une architecte à qui tout réussit ; Rafaela Jirkovsky, Mona, à la fragilité d’une femme enceinte et compagne de Pierre, enseignant dévoué corps et âme, interprété par Eliot Maurel. Les deux frères, qui s’aiment, s’attirent et se repoussent, sont incarnés par Bastien Chevrot et Victor Fradet (Simon et Benoît), sans oublier le père André, en la personne de Sylvain Jailloux, qui apporte une touche d’humour salvatrice.
Une troupe — quatre femmes et quatre hommes — à l’unisson, qui vogue avec bienveillance sur la galère des révélations et des non-dits, dans une tragi-comédie explosive qui nous sort de notre confort de spectateurs.
« Le grand jour », sur la scène du théâtre La Gare du Midi à Biarritz, dans une programmation des Amis du théâtre de la Côte basque.
Prochaines représentations : le 7 avril à Haguenau, le 8 avril à Saverne et le 10 avril à Ostwald.
Vu le 02/04/26.